LE CELLAZER

Publié le par Stiltifi

Le Cellazer est un étrange violoncelle dont le corps est construit en zinc et les cordes remplacées par des rayons laser. Le Dr Rotwang affirme qu’il avait conçu cet instrument dans un but extrêmement précis : évaluer l’influence des infra basses sur les comportements humains. L’artiste Stiltifi redécouvre aujourd’hui cet objet hybride et l’utilise dans une de ses installations qui sera présentée a partir de juin 2005 au FRAC des Pays de la Loire.

 

 

Sa première utilisation dans la cathédrale de Beauvais faillit tourner à la catastrophe. Aux premiers accords, la voûte avait manqué de s’effondrer sur le public. La nef de la cathédrale est interdite au public depuis ce jour là. Une autre présentation de cet instrument eut lieu au Grand Palais à Paris, lui aussi fermé au public depuis cette date, mais qui devrait ouvrir bientôt à nouveau ses portes après dix années de travaux. Exploité pendant deux ans par l’armée comme arme de destruction massive, le Cellazer fut totalement interdit suite à de nombreux cas de démence développés par les soldats qui l’utilisaient. Quels sont les secrets de cet objet devenu mythique ? Propos de Stiltifi recueillis sur le zinc, quand l’artiste se fait scientifique, puis redevient artiste :

 

 « …Avant toute chose, il faut comprendre le principe de fonctionnement du Cellazer, et au risque de paraître très chiant, je pense qu’il est nécessaire de rappeler quelques principes théoriques. Une onde, c’est un phénomène vibratoire qui se propage dans un milieu. Ce sont par exemple les vagues au dessus de la mer, la lumière provenant du soleil, ou le son de la télévision. Phénomène vibratoire, cela veut dire variation dans le temps en un point donné du milieu. Propagation, cela veut dire variation de l’état de l’onde dans l’espace. L’amplitude de l’onde, quelle que soit la nature de cette onde, est donc une fonction périodique de deux variables qui sont la distance z dans l’espace tridimensionnel et le temps t. L’onde est représentée par un vecteur qui vibre sinusoïdalement dans un plan perpendiculaire, appelé plan d’onde, à la direction de propagation Oz. Dans ce cas, on parle d’onde transverse… »

 

« …L’onde la plus simple qui existe : c’est une onde monochromatique, c’est à dire une onde où la fréquence est constante. C’est celle qui est émise par une diode laser. La plupart du temps une onde est la somme de multiples vibrations à des fréquences différentes. La vibration peut se propager de façon non transverse et sa direction varier au fur et à mesure du déplacement du plan d’onde… Enfin bref, le phénomène est assez complexe. Dans le cas du Cellazer, il existe une interaction entre une onde sonore et une onde électromagnétique générée par les lasers. Ces deux ondes se propagent de manière complètement différente : le son nécessite un milieu de propagation excité progressivement, le champ du laser lui n’a besoin d’aucun support et peut se propager dans le vide. Les lasers dans les films de Lucas, c’est tout à fait probable, mais par contre le son des lasers qui se propage dans le vide, c’est du délire ! Kubrick était un bien meilleur scientifique. Regardez 2001, odyssée de l’espace… Même les scènes psychédéliques sont physiologiquement explicables par les symptômes de l’hypoxie… »

 

« …Une onde ne naît pas toute seule : il lui faut une source. Pour la lumière blanche, ce sera le soleil. Pour le rayon laser, ce sera une diode laser ou un laser à gaz suivant l’intensité de la lumière souhaitée. Pour le son, par exemple, un violoncelle. Dans ces deux derniers exemples, la source est complexe : le signal origine est amplifié par une caisse de résonance. C’est un schéma classique : générateur (oscillateur ou multivibrateur en électronique) suivi d’un amplificateur. La corde vibrante avec ses nœuds et ses ventres est un générateur d’ondes stationnaires. Le phénomène observé dans un tuyau d’orgue est le même que celui observé dans un générateur laser : l’onde entretenue est coincée dans une boîte et condamnée à se propager d’une paroi à l’autre par réflexions successives… »

 

« …Les ondes sonores et les ondes électromagnétiques sont donc des ondes stationnaires, mais leurs fréquences respectives sont très éloignées l’une de l’autre. C’est le développement de composants solides en hyperfréquences qui a véritablement permis de développer le Cellazer. Ces composants permettent la modulation d’une onde hyperfréquence par une onde sonore… »

 

« …Maintenant, comment marche le Cellazer ? Son corps est en zinc et sa forme est rigoureusement identique à celle d’un violoncelle. Par contre, il n’y a pas de cordes. A la place des cordes, il y a quatre rayons laser. Le réglage de ces lasers permet d’obtenir des ondes sonores correspondant au spectre de fréquences désiré. Les oscillateurs à la base des ondes sonores, internes au corps de l’instrument, sont reliés à des mélangeurs son hyperfréquence mais dont le substrat est du silicium dopé au déconium. Les réglages et l’utilisation se font à l’aide de l’archet et de potentiomètres répartis sur l’ensemble de la caisse et du manche. Les ouïes sont remplacées par des haut-parleurs à noyau plongeant au ferro-déconium pouvant émettre des puissances de plusieurs dizaines de kilowatts sonores. Le fonctionnement à l’aide de composants spécifiques permet de modifier vis-à-vis des ondes sonores le volume apparent de la caisse. Le résonateur simulé peut alors atteindre l’équivalent de plusieurs dizaines de mètres cubes… »

 

« …Puissances sonores énormes, possibilités infinies d’émission depuis les infra sons jusqu’aux ultrasons de fréquences extrêmes, le Cellazer a été utilisé par l’armée comme arme de destruction massive. Le pouvoir de ces fréquences extrêmes était incroyable. Par exemple, le Cellazer pouvait s’accorder sur les fréquences internes de matériaux. Les ponts construits en béton s’effondraient aux premiers accords. Mais l’exposition aux émissions d’infra basses provoquait chez de nombreux soldats des crises d’angoisse, de dépression, voire de démence. Le Cellazer fut interdit deux ans après le début de sa fabrication industrielle. Et dire que le Dr Rotwang avait conçu cet instrument afin simplement de connaître les effets physiologiques des infra basses sur l’homme… »

 

 

 

« …J’ai été nourri par les images de CNN qui montraient des soldats combattant avec ces violoncelles bizarres.  Lorsque j’ai acquis l’unique exemplaire restant du Cellazer, le choix de laisser cette arme intacte ou bien de l’altérer m’a réellement tiraillé. Cas de conscience face à un objet culte. Je suis obsédé par les phénomènes d’altération. Or, le Cellazer est une arme et donc instrument d’altération forcée, un accélérateur de phases. Je crois que comme chaque être humain, j’ai peur de mourir. Faire mourir des objets avant moi, et surtout des objets capables de détruire, c’est finalement une lutte contre le temps… »

 

« …Les terrains de jeux de mon enfance étaient les blockhaus éprouvés par les obus, les carrières abandonnées avec leurs machines rouillées… Les paysages qui m’ont vraiment marqué aujourd’hui n’existent plus. Il y avait ce champ de tir en bordure de la forêt de Brocéliande. Les cibles étaient de vieux chars rouillés, percés de part en part et agglutinés au fond d’une carrière.  Je me rappelle aussi de cet alignement incroyable de vieilles locomotives à vapeur laissées à l’abandon, à l’oxydation, à la végétation… Je crois que cet alignement faisait plus de deux kilomètres de long. Une sorte de Carnac version Tarkovski… »

 

« …Je pense être très proche dans le fond de la démarche des Becher. Même si leur travail fige et tente de transmettre un héritage intact, je crois aussi qu’ils ont cette nécessité et ce plaisir de voir mourir des choses avant eux. J’admire aussi l’art basé sur la biotechnologie, et notamment les travaux d’Eduardo Kac, de TC&A ou de Art orienté objet. Mon travail n’est pas pour l’instant basé sur l’organique, mais je commence à m’intéresser sérieusement aux recherches sur le décryptage de l’ADN… »

 

« …CellH2O, c’est le nom de l’installation réalisée avec le Cellazer. Prononcer [tchelo], phonétique du terme anglais désignant un violoncelle. L’installation consiste à placer le Celllazer dans un coffre-cercueil transparent rempli pour moitié d’une eau chargée en ions cuivre et en chlorure de sodium. Les ions cuivre altèrent petit à petit les parties immergées du corps en zinc du Cellazer. Le chlorure de sodium joue le rôle de catalyseur de l’électrolyse. Le générateur d’infra basse du Cellazer est laissé intact. Le résonateur simulé a été bridé de manière à ce que le volume résonnant ne dépasse pas 10 cm3. Il n’y a donc aucun risque. Le générateur est piloté par une horloge. A chaque heure, un tourbillon résultant des infra basses entoure le Cellazer… »

 

 

 

« …CellH2O est dans la continuité de mes travaux précédents. Je pense notamment à BlockH2O, installation paysagère semblable à une Venise plastifiée et numérisée. Dans cette installation, chaque pays correspond à un container transparent rempli d’eau. Le volume d’eau contenu à l’intérieur de chaque container est calculé en fonction du rapport entre le volume d’eau potable et le nombre d’habitants du pays suggéré. Au milieu d’un labyrinthe flottant de containers, la poussée d’Archimède dévoile les noms des pays en sursis, les faisant flotter plus haut que les autres. Inconscients de nos vraies valeurs, l’eau risque de devenir à moyen terme l’objet des convoitises les plus folles. Dans cette installation, l’eau, limite géographique, devient limite politique, preuve de l’altération du monde… »

 

« …Ce qui m’intéresse, c’est le minimum, le système basal, la limite au-delà de laquelle l’objet va disparaître et basculer dans une autre réalité. Qu’est ce qui fait que le Cellazer altéré sera encore perceptible par notre entendement comme Cellazer? L’époque où nous vivons est incroyable. Nous sommes en train de cartographier l’ADN, de comprendre les systèmes de l’infiniment petit… En parallèle, la culture de l’hybride se propage. Comme si nous opérions une sorte de compactage d’éléments dignes de survie face à l’avènement plus que certains de nouvelles réalités…»



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